Portrait de Hugo Mourlevat, Chief Design Officer chez Michelin.
À l’occasion de ses 40 ans, l’ISCOM, école de communication, célèbre celles et ceux qui incarnent son expertise et son rayonnement à travers le monde : ses anciens étudiants.
Tout au long de l’année, 40 portraits mettront en lumière des parcours inspirants, des trajectoires singulières et des professionnels engagés qui façonnent aujourd’hui le monde de la communication.
Dans ce nouvel article, nous donnons la parole à Hugo Mourlevat, Chief Design Officer chez Michelin.
Un parcours construit par étapes
Pouvez-vous revenir sur votre parcours depuis l’ISCOM ?
"Tout s'est joué dans la continuité et l'accélération. Dès la sortie de l'école, j'ai transformé mes stages chez Michelin en un poste clé au cœur de la transformation digitale du groupe. J'ai rapidement voulu dépasser la gestion de projet pour structurer le design à grande échelle.
Le vrai tournant a eu lieu en 2018. j'ai pris la direction d'une équipe au sein de la digital factory pour repenser l'expérience de notre plateforme majeure, tout en bâtissant en parallèle notre pôle design en Inde. De la gestion d'une "petite équipe", je suis passé à la construction de la plus grosse organisation design du groupe.
Aujourd'hui, j'ai intégré le comité de Direction de l'Expérience Digitale. Je pilote une quarantaine d'experts entre la France et l'Inde, de l'UX Research au Creative Studio, nous avons des dispositifs design dans les Digitales Factory , avec un objectif clair : préparer Michelin aux défis de l'IA et de l'immersif."
L’ISCOM, une expérience fondatrice
Quel souvenir gardez-vous de vos années à l’ISCOM ?
"C'est la rencontre qui a tout déclenché. En deuxième année, lors d'un projet réel d'accompagnement d'entreprise, j'ai croisé la route d'Eric Chaniot, futur chief digital officer de Michelin.
À l'époque, je freelançais déjà à côté des cours. Ce projet n'était pas juste un exercice scolaire pour moi, c'était une opportunité de business et de démonstration de compétences. Cette audace a payé : sans le savoir, je venais d'ouvrir la porte de ma carrière chez Michelin. C'est la preuve qu'à l'école, il faut agir comme un pro dès le premier jour."
Comment décririez-vous l’esprit ISCOM en quelques mots ?
"Un accélérateur de maturité professionnelle. Ayant repris mes études à 23 ans avec une idée très précise de ce que je voulais faire, j'ai vu l'ISCOM non pas comme une simple école, mais comme un écosystème.
L'esprit ISCOM, c'est cette capacité à nous immerger immédiatement dans la réalité du marché. C'est comprendre très vite que la valeur ne réside pas uniquement dans les cours, mais dans la puissance du réseau, intervenants, alumnis, et même les étudiants assis à côté de nous."
Entre stratégie, UX et coordination
Quel est votre rôle aujourd’hui chez Michelin ?
"Je suis Chief Design Officer en charge du design et du contenu. Mon rôle est d'orchestrer la transformation de l'expérience digitale d'un géant industriel, en assurant la cohérence de la marque Michelin à travers le monde.
Ce qui me passionne, c'est ce point de friction créatif : réussir à marier l'héritage et les valeurs fortes de Michelin avec la scalabilité, la data et l'innovation technologique. C'est un défi de construction permanente, rendu encore plus excitant par le management d'une équipe multiculturelle. Faire collaborer la France et l'Inde pour créer des standards mondiaux, c'est une aventure humaine et opérationnelle intense."
Quelles compétences ou qualités sont, selon vous, indispensables pour réussir dans votre domaine ?
"Avoir du talent créatif ne suffit plus, c'est le prérequis, pas le différenciant. Pour atteindre des postes de direction, il faut développer une compréhension fine des enjeux business et un véritable leadership.
Le plus grand défi est souvent invisible : la résilience politique et la capacité à vendre ses idées. Il faut savoir naviguer dans l'organisation, convaincre des parties prenantes qui ne parlent pas "design", et défendre la valeur du travail de ses équipes. Enfin, la curiosité technique est non négociable : si on ne comprend pas comment c'est codé ou comment fonctionne la data derrière, on ne peut pas designer efficacement."
Le monde de la communication évolue vite : comment gardez-vous une longueur dʼavance ?
"Je fuis la théorie pure. Je suis un "faiseur" : je préfère tester, échouer et itérer plutôt que de lire des rapports de tendances.
Je garde une longueur d'avance par l'exploration active, notamment en testant moi-même les nouveaux outils d'IA pour comprendre leurs limites et leurs opportunités réelles. Je m'inspire aussi énormément d'autres industries, bien loin de l'automobile, pour ne pas m'enfermer dans les codes de notre secteur. Et bien sûr, le réseau reste la meilleure source d'intelligence collective."
Conseils à la nouvelle génération
Avec le recul, quʼauriez-vous aimé savoir en sortant de lʼécole ?
"Que le diplôme n'est qu'un ticket d'entrée, une base technique. La vraie accélération de carrière se joue ailleurs : sur les soft skills et l'intelligence situationnelle.
J'aurais aimé comprendre plus tôt l'importance capitale de la "politique" d'entreprise. Il ne s'agit pas de manipulation, mais de comprendre la structure réelle de l'organisation, ses jeux de pouvoir et ses enjeux tacites. Savoir naviguer dans cet écosystème est aussi important que d'être un bon designer."
Quels conseils donneriez-vous aux étudiants qui rêvent dʼun poste comme le vôtre ?
"Ne vous focalisez pas sur l'intitulé du poste, mais sur la posture. Pour moi, une carrière solide se construit sur trois piliers indissociables : vision, ambition et conviction.
Il faut avoir une vision claire de ce que vous voulez apporter, l'ambition de vous dépasser pour l'atteindre, et la conviction nécessaire pour défendre vos choix face à la contradiction. C'est ce triptyque qui vous permettra de grimper les échelons."
Quelle erreur (ou “failˮ) vous a le plus appris dans votre carrière ?
"La gestion de l'hyper-croissance de mon équipe design, trois ans après le covid. Nous avons grossi très vite pour répondre à la demande, mais sans adapter nos structures assez rapidement.
Résultat : nous avons subi une perte de cohérence, des processus désalignés et des ruptures de communication. Cela m'a appris une leçon dure mais essentielle : scaler une équipe ne consiste pas juste à ajouter des humains, c'est avant tout un défi de structure et d'alignement culturel."
Quels réflexes ou habitudes recommanderiez-vous à un jeune communicant qui débute ?
"Adoptez une règle d'or : ne jamais remonter un problème sans proposer au moins une ébauche de solution.
Au-delà de ça, ayez des convictions. En tant qu'opérationnel, c'est vous qui vivez le sujet ou le problème au quotidien, vous êtes le mieux placé pour savoir comment le résoudre. Ne soyez pas de simples exécutants, soyez force de proposition."
Selon vous, quʼest-ce qui fait la différence entre un bon communicant et un excellent communicant aujourdʼhui ?
"Le bon communicant exécute le brief. L'excellent communicant se positionne comme le gardien de la réputation de la marque. La différence se fait sur la capacité à élever le débat : il ne s'agit pas juste de produire des livrables, mais de démontrer systématiquement l'impact business et stratégique de ses actions. C'est celui qui sait prouver sa valeur au comité de direction."
Vision et inspiration
Quelle est votre vision de lʼavenir de la communication ? Comment voyez-vous le métier évoluer dans les prochaines années ?
"Le métier est à un tournant technologique majeur. Nous allons vers une augmentation de nos capacités grâce à l'IA et aux nouvelles interfaces conversationnelles.
Mais attention, la technologie n'est pas une fin en soi, c'est un levier de productivité et de créativité. Notre métier va évoluer d'une production pure vers un rôle de chef d'orchestre : savoir utiliser ces outils pour se libérer des tâches chronophages et se concentrer sur la stratégie, l'émotion et l'hyper-personnalisation."
Y a-t-il une marque, une campagne ou un professionnel qui vous inspire particulièrement ? Pourquoi ?
"The North Face. Pas seulement pour leurs produits, mais pour leur slogan : "Never Stop Exploring".
C'est le mantra absolu que tout communicant devrait avoir. Notre métier nous oblige à être en mouvement perpétuel, à aller chercher ce qui se fait ailleurs, à sortir des sentiers battus. Si on arrête d'explorer, on devient obsolète."
Si vous deviez donner une seule phrase à retenir pour les étudiants de lʼISCOM, ce serait laquelle ?
"Restez continuellement curieux : testez, itérez et partagez vos échecs comme vos réussites avec vos pairs, car c'est le seul moyen de se développer durablement"
Le mot de la fin
La communication, cʼest ?
Le vecteur qui porte la stratégie de marque pour la rendre intemporelle.
Un conseil que vous auriez aimé recevoir à 20 ans ?
Qu'il soit toujours possible d'emprunter de nouveaux chemins professionnels, même quand le pivot semble impossible.
Votre mantra professionnel en 5 mots ?
Transformer la vision en impact.