Les espaces de travail jouent sur la capacité d’innovation de l’entreprise : Elisabeth Laville

 Rencontre avec l'une des pionnières des sujets de RSE et développement durable...

La transformation des espaces de travail semble s’être imposée, tant dans les entreprises que progressivement dans les établissements d’enseignement supérieur. Quelles sont les grandes tendances à venir ? Comment seront les campus de demain ? Elisabeth Laville est incontournable sur les questions liées à la RSE. La fondatrice du cabinet Utopies partage sa vision.

D’où vient cette préoccupation des entreprises pour l’aménagement de leurs espaces intérieurs ?

 ©Philippe Zamora

 VIGNETTE elisabeth lavilleLes entreprises ont compris que les espaces de travail étaient un outil stratégique qui a un fort impact sur l’image auprès des publics externes mais aussi sur la motivation et la fidélisation des équipes, leur productivité et leur créativité, et donc sur la capacité d’innovation de l’entreprise … Autrement dit leur aménagement n’est pas un coût « pour faire joli » mais un investissement !
Un sondage réalisé par l’Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail (ANACT) révèle d’ailleurs que 95% des salariés considèrent le bien-être comme un sentiment ayant un impact puissant sur la qualité du travail, et 91% d’entre eux sur leur productivité. L’institut Great Place to Work dresse d’ailleurs depuis plus de 10 ans un classement des sociétés françaises où il fait bon travailler : « 84% des salariés des entreprises du palmarès se sentent bien au travail et 79% s’y rendent avec plaisir contre respectivement 46% et 41% des salariés dans leur ensemble » rappelle Patrick Dumoulin, directeur de l’Institut.

 

 Est-ce qu’il y a un rejet des bureaux traditionnels dans les organisations et si oui, est-ce lié à l’arrivée d’une nouvelle génération de salariés ?

Dans un contexte où 99% des jeunes souhaitent "prendre plaisir à aller travailler le matin" , les notions de qualité de vie ou de bien-être au travail sont des critères d’importance pour les jeunes diplômés en recherche d’emploi. C’est un fait que les "digital natives" ont de nouvelles attentes : respect de la personne, convivialité, travail collaboratif. Pour les entreprises, ces questions deviennent essentielles car elles sont en lien direct avec leur attractivité sur ces générations Y… qui ne sont d’ailleurs qu’un signal faible de l’évolution générale des attentes vers des espaces de travail qui ressemblent plus à des espaces de vie, puisque la porosité entre le travail et la vie personnelle va croissant (avec le télétravail, les ordinateurs, smartphones et autres outils de travail nomades, etc.). Ainsi 81% des employés estimaient déjà en 2010 que l’existence d’espaces de travail collectifs et ouverts était un critère de choix d’un nouvel emploi (enquête TNS Sofres, "Les Français et leurs bureaux ").

 

Les attentes des jeunes générations vis à vis de l’entreprise ont-elles radicalement changé ?

Oui très clairement. Une enquête "Mon Bureau de Demain" menée en 2013 par l’ESSEC le montrait clairement : le bureau classique tel qu’on peut l’imaginer dans une tour d’un quartier d’affaires comme celui de La Défense, arrive en dernière position au regard du bureau idéal recherché par les étudiants (seuls 7 % d’entre eux souhaitent y travailler) et paradoxalement le campus d’entreprise en périphérie urbaine, comme ceux implantés à Montrouge ou à Saint-Denis en région parisienne, ne les attire pas davantage (2 % souhaitent y travailler, même si les espaces de travail sont souvent conçus selon des chartes d’aménagement qui privilégient des espaces collaboratifs innovants). Le bureau idéal restait localisé dans Paris intra muros (58 %), dans les quartiers d’affaires classiques et traditionnels. Il doit proposer des petits open space ou espaces partagés fermés, conviviaux et connectés - «l'important étant que le bureau soit un endroit agréable à vivre, car on va y passer beaucoup de temps !» et si possible à proximité du domicile (c’est un critère de choix pour 35 % d’entre eux). Pour 40 % des étudiants interrogés d’ailleurs, l’espace de travail conditionnait le choix du futur employeur, alors même que la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle s’estompe en effet. Ainsi, ils étaient déjà plus de la moitié à être disposés à travailler aussi chez eux en télétravail (55 %) ou dans des lieux de coworking (54 %). En fait, la plupart d’entre eux recherchent des environnements dynamiques qui encouragent la collaboration et la créativité et qu’ils associent directement à celui proposé par les startup californiennes où les frontières entre zones de travail et zones de repos deviennent floues ( 41% souhaitent y travailler). En allant jusqu’à affirmer qu'«un bureau devrait ressembler le moins possible à un bureau» ! 

 

La qualité de vie semble être une priorité dans l’entreprise, l’est-elle autant dans les campus universitaires ?

Si la notion de bien-être est du coup de mieux en mieux prise en compte et intégrée dans l’entreprise, elle reste encore à la marge dans les établissements d’enseignement supérieur. Pourtant la qualité de vie des usagers d’un campus impacte de nombreux aspects : l’image de l’établissement auprès des étudiants (actuels ou à venir), l’attractivité du lieu de travail qu’il représente pour les enseignants-chercheurs et le personnel administratif, le confort d’apprentissage et d’étude (qu’il s’agisse de créativité ou de concentration) ou bien encore la réputation du campus, dans les medias et auprès de l’ensemble des parties prenantes (riverains, entreprises, etc.). Et les besoins d’une meilleure qualité de vie chez les étudiants ne sont plus contestables : en 2016, selon l’Observatoire de la Vie Étudiante (OVE), 59% des étudiants faisaient part d’un état de stress, en augmentation de 6 points par rapport à la dernière enquête de 2013. Par ailleurs, 28% des étudiants reconnaissaient éprouver un sentiment de solitude (contre 22% en 2013). Déjà précaires, les conditions de vie étudiantes semblent davantage se dégrader. Il devient donc urgent de se préoccuper du bien-être des jeunes en proposant des alternatives pour inverser la tendance. Permettant d’agir sur des variables telles que le confort, la qualité de l’apprentissage et des temps d’études (collectifs ou solitaires), l’appropriation des espaces, le sentiment de sérénité et de sécurité, la convivialité et la collaboration, l’aménagement intérieur des espaces d’études et d’apprentissage apparait comme l’un des facteurs déterminant du bien-être étudiant.

 

En termes d’aménagements intérieurs et de services aux étudiants, pourriez-vous nous décrire le campus de demain ?

Plusieurs aspects sont déjà importants dans les campus les plus à la pointe de ces questions. D’abord le fait que l’aménagement, le mobilier et infrastructures permettent les rencontres informelles ou les réunions impromptues entre les étudiants... et le personnel !  Naturellement les espaces de concentration en contrepoint, comme des "silent rooms" sont également bienvenus, ou des espaces calmes propices au repos en journée permettant aux étudiants de recharger les batteries. Car au fond ce qui compte est de pouvoir alterner les modes de travail… sans avoir à couper leur journée, en rentrant chez soi ou en quittant le campus. L’intégration d’éléments naturels (murs ou espaces végétaux, rivière d’intérieur, lumière naturelle) contribue également à la qualité de vie des usagers du campus, et au bien-être étudiant. En plus de la qualité des enseignements, c’est aussi la qualité des conditions dans lesquelles les cours vont se dérouler qui importe. Un élément efficace des espaces de travail collectif tourne souvent autour de la dimension ludo-pédagogique : des tables en hauteur permettent d’être plus libre dans ses mouvements, et apportent une activité physique (micro-mouvements fréquents) en résonance avec l’effervescence psychologique ("sitting is the new smoking" affirme un slogan très en vogue dans le monde anglo-saxon sur l’aménagement des espaces de travail). Miser sur le ludique peut donc venir renforcer la productivité. On ajoutera sans doute une dose d’autonomie et/ou interactivité pour motiver davantage les usagers du campus à utiliser et "pratiquer" les lieux.
En plus de ces aspects liés au design et à l’aménagement, des éléments techniques comme la qualité de l’air intérieur ou l’isolation phonique sont également importants et à travailler… ainsi que des services comme la restauration (nécessaire au bien-être et à la santé !) ou des conciergeries, exactement comme en entreprise ! 

 

Quels sont selon-vous les facteurs essentiels pour améliorer la qualité de vie au travail et/ou à l’école ?

Au fond la question-clef sur les campus est de savoir pourquoi, à l’heure des MOOCs et de l’apprentissage en ligne, les étudiants peuvent continuer vouloir aller sur un campus physique.
Il me semble qu’il y a trois raisons majeures, qui doivent être reflétées dans l’aménagement : 

d’une part pour les rencontres et le travail collectif, avec les professeurs ou avec d’autres élèves - d’où l’importance des espaces collaboratifs, et d’avoir des campus accessibles, sécurisés, connectés, offrant une diversité d’aménagements pour apprendre et mettre en pratique en solo mais surtout en équipe intradisciplinaire et en équipe interdisciplinaire, avec des coopérations multiples avec des experts, des entreprises, des organisations, des institutions, des associations, des administrations de toutes sortes…

d’autre part pour trouver des espaces de travail qu’ils ne pourraient pas avoir à domicile - d’où l’importance de la qualité des espaces, du design, des espaces verts, etc.- et enfin pour avoir accès à d’autres services favorisant le bien-être et l’épanouissement dans un seul et même endroit - d’où l’importance des services, de la restauration, de la vie culturelle et sportive, de la proximité aux équipements urbains et de l’ouverture vers la ville alentours…

Et les mêmes questions se posent en entreprise d’ailleurs, à l’heure du télétravail… Comment continuer à donner envie aux salariés de venir au bureau ? Les réponses sont peu ou prou les mêmes.

 

Economie d’énergie, consommation responsable, gestion des déchets : comment les établissement supérieurs peuvent sensibiliser les étudiants à ces défis sociétaux ?

On dit toujours, dans ces domaines, que le progrès vers le développement durable dépend pour moitié des équipements techniques et pour moitié du comportement des usagers en effet.
Avec l’idée qu’il faudrait toujours "éduquer" ceux-ci car ils sont supposés récalcitrants… Mais les études disent le contraire : les citoyens sont tout aussi sensibilisés à ces questions que les décideurs économiques et politiques, voire même plus ! Je crois en revanche qu’il faut sortir d’une logique qui recalcule la responsabilité sur les autres acteurs et que chacun doit commencer par faire ce qui ne dépend que de lui. Autrement dit l’engagement appelle l’engagement - et que la première chose à faire par les établissements pour amener les étudiants à s’engager n’est pas de mener des campagnes de sensibilisation mais de renforcer de manière très visible leur propre engagement sur ce qui dépend d’eux, avec la création d’un campus visiblement plus respectueux de l’environnement et du bien-être des étudiants. Et un accent renforcé sur ces sujets dans l’enseignement et la recherche… non pas "en silo" mais de manière aussi intégrée que possible à la stratégie de l’établissement et à son offre de cours sur tous les sujets (comptabilité, marketing, finance, production, etc.).

 

On parle beaucoup d’engagement RSE des entreprises, est-ce un sujet transverse ou un projet qui concerne plus particulièrement les équipes de communication ?

Dans les entreprises comme dans les campus, la clef est l’intégration à la stratégie et aux activités quotidiennes. Pour cela il faut du top-down et du bottom-up, donc tout le monde est concerné - à tous les niveaux, dans tous les services !

Quelle est la genèse de Campus Responsables ?

L’initiative a été lancée début 2006 pour inciter les établissements d’enseignement supérieur à s’engager sur le développement durable et les accompagner dans l’intégration de ses principes dans leur stratégie, dans leurs activités d’enseignement et de recherche, et aussi naturellement dans la gestion de leur campus (bâtiment, restauration, espaces verts, etc.). Concrètement Campus Responsables anime aujourd’hui un réseau d’une quarantaine de campus membres (universités et grandes écoles), nous organisons aussi chaque année le volet français des « Green Gown Awards » (Trophées des Campus Responsables) ouvert à tous les campus pour valoriser leurs actions, et nous sommes aussi un centre de ressources sur le développement durable dans les établissements d'enseignement supérieur avec le site Internet de l’initiative, des publications visant à faire avancer les pratiques (comme l’étude récemment publiée sur « l’aménagement intérieur des campus et le bien-être étudiant  ou il y a quelques années notre étude prospective  sur "le campus durable de demain "), et des outils pour travailler avec les campus, par exemple Campus Footprint, un outil lancé fin 2016 pour mesurer l’impact socio-économique et environnemental des campus français, sur le territoire et dans leurs implantations internationales.

 

Quelques mots sur Elisabeth Laville
Diplômée d’HEC en 1988, Elisabeth a passé quelques années au planning stratégique de deux agences de publicité avant de créer Utopies en 1993.
Elle est depuis reconnue comme l’une des expertes européennes du développement durable, a reçu le Prix Veuve Clicquot de la Femme d’Affaires de l’année en 2008 et a été faite Chevalier de la Légion d’Honneur cette même année. Elle est l’auteur du best-seller "L’entreprise verte" et de plusieurs autres ouvrages. Elle siège au Conseil d’Administration de Nature & découvertes, de Rabot Dutilleul et de plusieurs ONG ou fondations (dont Unis-Cités et la Fondation Tour du Valat).