Rémy Oudghiri : l'ubérisation est une tendance de fond qui touche tous les métiers

Rémy Oudghiri, Sociologue et Directeur général adjoint de Sociovision, décrypte les conséquences de l’uberisation et plus largement de la numérisation sur les organisations et les hommes...

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Quand on parle d’uberisation, de quel phénomène parle-t-on exactement ?

Ce phénomène a partie liée avec la digitalisation en cours de toutes les sphères de la société. Le principe de l’uberisation consiste à supprimer les intermédiaires inutiles en mettant en contact direct – via des plateformes digitales – les principaux acteurs qui sont de plus en plus des particuliers ou des nouveaux venus sur les marchés concernés.

 

L’uberisation, un courant qui s’installe ou un effet de mode ?

En étudiant le phénomène de près, nous nous sommes fait une conviction. Il ne s’agit pas d’un effet de mode mais bien d’une tendance de fond qui touche tous les métiers. Il y a trois raisons principales à cela : les changements technologiques qui poussent à la "plateformisation" de l’économie et qui fluidifient les échanges entre les différents acteurs ; le manque de croissance qui incite les consommateurs et les entreprises à réduire les coûts et les nouveaux comportements du consommateur qui recherche plus de transparence, plus de proximité, plus de réactivité.

 

L’uberisation est un vrai challenge pour les entreprises traditionnelles. Comment peuvent-elles tirer leur épingle du jeu ?

Les entreprises qui sont nées avec ce courant sont bien conscientes des enjeux. Elles se sont construites dans l’esprit de l’uberisation : elles sont agiles et disposent souvent d’une taille qui leur permet de réagir vite, et de changer de modèle en permanence. Par exemple, Uber ne se repose pas sur son business d’origine mais a déjà développé une autre application "ubereats" pour la livraison de repas. Elon Musk est aussi une personnalité qui incarne bien cet état d’esprit. Son dernier projet en date - l’installation des hommes sur Mars- montre à quel point il pense au coup d’après !
Les entreprises traditionnelles ne sont pas pour autant en danger, au contraire, si elles acceptent de transformer leur organisation interne. Les grandes marques installées depuis longtemps dans le paysage des consommateurs sont des repères. Dans un environnement très bousculé, on en a besoin. Leur défi consiste à rester fidèle à leur mission : continuer à livrer toujours la même qualité de produit ou de service. Parallèlement à ça, elles doivent surveiller ce qui se passe et investir aussi le champ de la technologie avec comme objectif d’identifier les bonnes pratiques, les opportunités, etc.

 

Quels sont les comportements générés par cette uberisation ?

Cette transformation agit aussi sur les esprits : l’évolution des technologies s’accompagne d’une évolution des mentalités. La technologie nous a rendus très impatients, on veut tout et très vite. La grande évolution, c’est aussi que tout est possible. La création d’entreprise - qui était réservée autrefois aux plus audacieux - s’est "démocratisée" parce qu’on peut, notamment, apprendre et acquérir de nouveaux savoir-faire de chez soi. L’appétit pour les moocs et les "tutos" le montre bien.

 

Les digitale natives seraient donc plus tentés par la création d’entreprise que par le salariat ?

Non, ce n’est pas l’un ou l’autre, c’est l’un et l’autre. Les grandes marques telles que L’Oréal, Danone…font toujours rêver les jeunes. Aujourd’hui, ils envisagent de vivre deux vies à la fois, celle du salarié mais aussi celle du « start-uper ». Les jeunes viennent apprendre en entreprise et en même temps profitent du tunnel de la technologie pour monter un business. C’est même valorisé par les entreprises mais ce n’est pas toujours simple à gérer au quotidien.

 

Quelle est alors la réflexion des entreprises pour fidéliser de cette génération ?

Cette génération, comme toutes les autres d’ailleurs, a compris que le monde était très changeant et qu’il fallait sans cesse se remettre en question, apprendre, s’ouvrir. L’entreprise doit donc s’adapter à cet état d’esprit et proposer à ses collaborateurs les moyens de multiplier les expériences… Il faut décloisonner, stimuler la circulation des collaborateurs dans l’entreprise, favoriser le travail en réseau.

 

Dans ce nouveau contexte, quel est désormais le statut du manager ?

Le management vertical n’est plus possible, et le cloisonnement des missions non plus. Aujourd’hui on est obligé de faire ensemble car l’environnement des entreprises change de plus en plus vite. Il faut se parler, faire circuler l’information, pour être réactifs. Dans ce contexte, le rôle du manager est central. Il est celui qui fluidifie les échanges. Autre point, le manager n’est plus le « sachant » d’autrefois ; il apprend de ses collaborateurs et même souvent des plus jeunes. Le manager est donc un homme-orchestre qui doit faire preuve d’écoute, d’empathie et d’humilité.

 

D’après vous, les générations X et Y ont-elles chacune un modèle spécifique de bonheur au travail, des attentes particulières ?

Je ne pense pas qu’il faille raisonner X, Y, Z ou même "Millenials" et "Boomers"…Pour moi, il n’y a pas la génération de l’avant, du pendant et de l’après numérique, ce serait une erreur de les diviser à ce point et même dangereux pour la société de le faire. La technologie - qui n’est qu’un outil - nous a tous transformés et on retrouve la même impatience chez les plus jeunes comme chez les plus âgés. On a tendance à confondre effet d’âge et effet de génération. L’hédonisme, la recherche du plaisir et des libertés est une constante chez les jeunes quelle que soit l’époque considérée. Ce phénomène est juste amplifié aujourd’hui par les réseaux sociaux, les messageries instantanées, ou l’offre de consommation pléthorique de notre société d’hyperchoix.
Pour moi, les attentes par rapport au monde professionnel sont donc plutôt liées à des étapes de vie. A 25 ans, on est dans la construction de sa personnalité, avide d’expériences et de découvertes, on recherche des missions excitantes. A 45 ans, on a atteint un certain l’équilibre, on recherche plus à incarner une vision, on veut des responsabilités, de l’encadrement et à 55 ans, on s’épanouit davantage dans la transmission.